Ma photo
L’art n’est pas à mes yeux une réjouissance solitaire. Il est un moyen d’émouvoir le plus grand nombre d’hommes en leur offrant une image privilégiée des souffrances et des joies communes. Il oblige donc l’artiste à ne pas se séparer ; il le soumet à la vérité la plus humble et la plus universelle. Et celui qui, souvent, a choisi son destin d’artiste parce qu’il se sentait différent apprend bien vite qu’il ne nourrira son art, et sa différence, qu’en avouant sa ressemblance avec tous. L’artiste se forge dans cet aller retour perpétuel de lui aux autres, à mi-chemin de la beauté dont il ne peut se passer et de la communauté à laquelle il ne peut s’arracher. C’est pourquoi les vrais artistes ne méprisent rien ; ils s’obligent à comprendre au lieu de juger. Albert CAMUS

Le métier d'homme

Pablo Picasso avait beau dire « je ne cherche pas, je trouve », Paul Valéry s’avère un guide plus convaincant : « Un auteur n’est pas celui qui trouve ses mots mais celui qui les cherche. Et il trouve mieux. »


L’artiste et le scientifique ont un point commun : ils cherchent.

Que cherchent-ils ?

In fine, à rendre compte de leurs observations. Leurs perceptions du monde les conduisent à vouloir en modeler une représentation. De là pareillement les lois gravitationnelles de Newton ou les Quatre saisons de Vivaldi.


A ce stade, une distinction.

La science tend à objectiver, ce que l’art ne peut faire.

Le scientifique tente de proposer une explication objective d'une réalité extérieure, l’artiste essaye de restituer sa perception intérieure et subjective du réel.

Les lois de la gravitation sont antérieures à Newton, il en est le découvreur, pas l’inventeur. Inversement, le printemps, l’été, l’automne, l’hiver existaient bien avant Vivaldi mais ce dernier demeure le créateur d’une œuvre musicale qui ne lui préexistait pas. Un autre que Newton aurait avant lui pu découvrir les mêmes lois de la gravitation, un compositeur autre que Vivaldi n’aurait évidemment pas écrit la partition des Quatre saisons à l’identique.

Une théorie scientifique peut éventuellement prétendre à la représentation complète et exhaustive d’une réalité donnée, il n’en va de même d’aucune œuvre d’art.


Pourquoi ?


Parce que la vérité est une et la beauté multiple.

Le scientifique est tenaillé d’abord par la recherche du vrai, l’artiste par celle du beau. Par des voies multiples, tous les scientifiques dans leur domaine cherchent la même et unique chose : la solution, la vraie. Cette solution, même provisoirement, constituera une forme d'aboutissement dont la validité des applications s'imposera à tous, de l'ordinateur au vaccin. L'oeuvre d'art, a contrario, n'a pas vocation à clore mais à ouvrir. Un artiste n’a rien de définitif à proposer, la beauté a mille facettes.


Est-ce à dire que le beau ne se soucie guère du vrai et inversement ?

Allez dire cela à un artiste, à un scientifique ! Ils vous répondront que non, forcément.

A quoi servirait le beau au service du mensonge, le vrai au service de la laideur ?

L'artiste recherche la belle exactitude de son trait, le scientifique l’exacte beauté de son équation.


Beauté et vérité ont partie liée. « Le beau est la splendeur du vrai », disait Thomas d’Aquin.

C’est tout l’art du métier, d’artiste, de scientifique. Du métier d’homme.

MS


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La dernière Dame

"Les hommes naissent et demeurent libres et égaux en droits", article premier de la Déclaration des droits de l’homme de 1789.

L’égalité de droits n’est pas l’égalité de fait.

Dix marins sur dix bateaux identiques au départ d’une transat sont à égalité de droits, et même à égalité de moyens matériels. Mais la liberté de leurs options de navigation, leurs efforts et leurs talents, la chance aussi, opéreront à l’arrivée une hiérarchie, de fait inégalitaire.

Rien de grave en l’espèce, l’égale dignité de tout homme se situant ailleurs.

Nous ne sommes pas des graines clonées qui donneraient des fruits absolument identiques dès lors qu'elles bénéficieraient du même terreau, même engrais, niveau d'irrigation et taux d'ensoleillement. Nous sommes au contraire des graines uniques, chacune a ses dons et talents. Ils ne sont pas les mêmes pour tous, nous ne sommes en ce sens pas égaux. Pas égaux dans l'ordre des corps et pas non plus égaux dans l'ordre de l'esprit. Nous ne naissons pas tous avec la spécificité musculaire d'un possible grand sprinter, la capacité d'abstraction d'un futur Einstein, l'habileté manuelle d'un magnifique artisan, le physique du jeune premier. Tous les mômes qui tapent dans un ballon ne deviendront pas Zidane, tous les guitaristes en herbe ne seront pas des Paco de Lucia.


Une certaine inégalité est donc inhérente à la nature humaine.

Cela évidemment ne légitime en rien la misère et l’exploitation, inégalités matérielles à combattre plus qu’âprement.

Comment ?

En ne confondant déjà pas l’égalité de droits et l’égalité de fait.

Cette confusion débouche inéluctablement sur une fureur égalitaire qui met tout le monde à quai, en cale sèche, en envoyant les quelques irréductibles en mal de grand large respirer l'air marin du Goulag.

La folie libérale, elle, sophistique et s’adapte. Pas de cale sèche mais tous à fond de cale, rameurs ramez, en cadence. La prime remplace le fouet – le progrès camarade – mais quand on voit la prime, ça fouette quand même le sang !

Jean-Jacques Rousseau nous imaginait bons par nature, corrompus par le système et lui seul, tout devenant dès lors politique. Le mal ainsi n’est plus en l’homme. Ah bon ! Où est-il alors ? Dans le système ! Sauf qu’en abattant le système on n'a souvent abattu que des hommes sans tellement améliorer le système.


Liberté - Egalité - Fraternité.

Les révolutionnaires de 1789 ont placé la liberté en tête, c’est pourtant la fraternité qui est première.

On n’enchaîne ni ne spolie son frère.

Ce sont les hommes qui font le système et le système n’est fait que d’hommes. On ne changera pas l’un sans changer les autres, à commencer par soi-même. Ça complexifie six milliards de fois le problème, autant dire que rien n’est gagné, il suffit d’observer la jubilation morale qu’ont nos plus belles âmes à détester leur frère au nom même de la fraternité.


Nous ne sommes égaux que dans un ordre supérieur qui est notre capacité à produire autour de nous, si nous le voulons, du bien et du beau. Il y a mille manières de le faire, et celles-ci sont toutes égales.

La liberté non seulement ne menace pas cette égalité mais elle en est sa condition première.

MS


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Intellectuel ?

Étonnement, Albert Camus ne se disait pas intellectuel, écrivain ou philosophe, mais artiste. Plus encore qu’une certaine modestie, on pourrait y voir une traduction de sa volonté permanente d’équilibre entre la théorie et la pratique, l’idéal et l’accessible, l’universel et le singulier. « Les hommes ne vivent pas que de justice mais aussi de beauté ». « De justice et d’innocence », écrit-il même dans « Les justes ». Son œuvre romanesque et théâtrale, dans une beauté à même de faire sens sur l’instant, s’est ainsi élaborée en contrepoint d’une réflexion philosophique et d’un engagement d’intellectuel pour plus de justice dont il mesurait la portée et le terme moins immédiats. Ici sans doute une distinction radicale avec Sartre en qui la justice de demain se dispensait plus aisément (en tous cas pour les autres) de beauté présente.

Camus se disait artiste, mais c’était Camus.

La plupart du temps, les artistes – quand c’est encore leur objectif – ne peuvent nous offrir qu’une beauté signifiante. Le génie seul des grands écrivains, de Shakespeare à Dostoïevski, est de nous révéler à nous-mêmes jusque dans nos recoins les plus obscurs, mais leurs découvertes sont empiriques, rarement théorisées.

Les philosophes ont davantage vocation à théoriser ce qu’ils croient déceler de ce que nous sommes et l’on peut espérer que c’est à la fin ultime de nous rendre un peu meilleurs, vers plus de justice donc.

On pourrait ainsi déduire que l’écrivain est d’abord un acteur de beauté, le philosophe un penseur de justice.

L’intellectuel serait peut-être celui qui parviendrait à être penseur et acteur à la fois de justice et de beauté. Cette incarnation requiert sans doute des circonstances particulières. Il faut peut-être un Dreyfus pour un Zola, pour que la beauté du verbe s’incarne dans la justice de l’action, forgeant à cette occasion le terme d’intellectuel pour la première fois appliqué à Zola.

De même, penseur de beauté paraît assez bien qualifier les mathématiciens ou les physiciens théoriciens en quête de la parfaite harmonie explicative de leurs équations. Mais il faut en outre qu’elles s’incarnent dans une application de justice, que l’esthétique de la pensée rejoigne l’éthique de l’action pour que leur inventeur soit élevé au rang d’intellectuel plutôt que d’apprenti sorcier.

Finalement, ne serait digne du terme d’"intellectuel" que celui qui parviendrait à se hisser à hauteur d’un "manuel" qui produit du beau d’un geste juste.

MS

Puzzle

Parler d'une certaine exigence en matière artistique vous fait illico courir le risque d'un procès en haute prétention, en discrimination indue, tous les goûts étant dans la nature, en soi-disant élitisme.
Bah bah...

A titre d'exemple.
L'idée première d'une chanson est une image intérieure, au départ plus ou moins floue, qu'il s'agit pour un auteur d'élaborer, de reconstituer, de restituer à la manière d'un puzzle, en assemblant après les avoir rassemblées toutes ses pièces utiles et nécessaires, chacune à sa bonne place.
Au final, le regard que l'on peut porter sur le puzzle est de deux ordres distincts :
- La photo.
- Le travail de reconstitution.

La photo : Selon le sujet, le cadrage, l’éclairage, la profondeur de champ.., on peut légitimement y être sensible plus ou moins ; affaire de goût, de couleurs, aussi d’humeur, de moment, de lieu.
La girafe trouvera avantageusement sa place au-dessus de la chasse d'eau, telle « La danse des canards » au mariage de la frangine. Un whisky sur l'accoudoir du salon s'accommodera mieux « Avec le temps » d'un paysage noir et blanc d'automne.

Le travail de reconstitution : L'appréciation ne relève pas ici du ressenti mais de la technique sous ses multiples formes et composantes, laquelle est au service du fond, du style, de la dimension poétique... Une moindre technique peut occasionnellement créer son effet, ça ne peut guère être la règle.

Plus que de l'élitisme, il y aurait du mépris à dénigrer, par exemple, le « Big bisou » de Carlos, texte signé Claude Lemesle et remarquablement fait pour ce qu'il doit être.
Il n'y a l'un pas plus que l'autre à observer qu'un puzzle est mal assemblé, mal reconstitué, aux pièces manquantes, inversées, forcées, rognées, mélangées avec celles d'un autre puzzle.

On peut regretter que l'objectif d'un possible Cartier-Bresson ne focalise pour de faibles raisons artistiques que sur d'évasives pin-up de calendrier.
Le bon sujet ne suffit inversement pas à faire le bon photographe.
MS

Créateur

Dans son éditorial du dernier numéro de « La lettre de la Sacem », Claude Lemesle, Président en exercice et grand auteur s’il en est, fait mention, sans en développer la notion, de « l’illusion du tous créateurs ».

Qu’est-ce donc qu’un créateur ?
Le carreleur, le pâtissier, le maçon, ne sont-ils pas des créateurs ?
La plaidoirie d’un avocat, le geste réparateur du chirurgien, ne sont-ils pas des actes de création ?
Le tourneur-fraiseur, le plombier, l’horticulteur, ne créent-ils pas ?

Une réflexion sur ces questions me semble devoir intégrer deux approches, qualitative et sémantique.

Qualitative : Il est clair qu’un mur pas droit, un ersatz de gâteau, un plaidoyer mal ficelé, un tuyau mal soudé, une chanson mal écrite… ne sont pas à proprement parler des créations. Pourquoi ? Parce qu’il est donné à tout le monde de faire n’importe quoi très mal. L’acte de créer suppose quand même une compétence, un savoir-faire, un minimum d’excellence.

Sémantique : Est-ce à dire que chacun est créateur dès lors qu’il exerce excellemment dans son domaine ?
C’est ici me semble-t-il que « l’illusion du tous créateurs » tend à opérer son tour de passe-passe. Une fois encore, on perd bien plus qu’on ne gagne à faire de certains mots des fourre-tout, à les gonfler de mille attributs qui les vident finalement de substance, de sens, d’information. Une fois de plus, le principe à la base est fait de bons sentiments. On ne veut pas discriminer, pas faire de différence (au nom d’une égale dignité mal comprise, mal fondée), et l’on décrète ainsi que tout le monde est créateur. Mais une fois qu’on a changé la sémantique, on n’a pas changé la réalité, qui revient toujours en boomerang. Tout le monde a son Bac, et après ?

Outre la qualité de l’œuvre ou de l’ouvrage, la création a à voir avec l’unicité. Le créateur est celui qui ne peut pas reproduire, qui redémarre toujours ex-nihilo, avec certes un savoir-faire acquis, mais également la contrainte de ne pas refaire à l’identique, surtout pas même, pas même en partie. Sinon, ce n’est plus de la création, mais de la reproduction, de la copie. L’inventeur seul est créateur, tout le monde ne l’est pas, et ce n’est pas bien grave. Tout le monde a d’autres atouts, qualités, talents.

Il demeure que le mot « créateur » n’est pas l’apanage exclusif des activités artistiques, même si dans tous les cas il relève finalement de l’art, l’art du métier. Celui d'un auteur ou d'un tourneur-fraiseur, créateur amoureux de pièces uniques.
MS

Liberté oblige

Une œuvre d'art, quelle qu'elle soit, n'a finalement pour but que de donner du plaisir.
Quel plaisir ? Celui - dans l'ordre de l'esprit - de voir, d'entendre, de toucher, de goûter, de sentir.
Est-ce à dire qu'un plaisir absent est le signe d’une œuvre ratée ?
Sans doute pas ; pas toujours.

Dans l'ordre biologique, nous sommes soumis à des déterminismes qui ne nous rendent pas libres de ne pas boire, de ne pas manger, de ne pas respirer... Nous pouvons détester les betteraves, mais il nous faudra avaler autre chose, carottes ou pommes de terre.

Mais - et heureusement, parce que ce serait un déterminisme contraire à la liberté - nous sommes totalement libres de vivre sans Mozart. Plus exactement, nous n'avons aucune obligation d'aimer Mozart, ni aucun autre artiste d'aucune sorte.
A y regarder de plus près, ce n’est pas tout à fait vrai. Nous avons également besoin d'une nourriture, disons, spirituelle. De là la musique, la littérature, le théâtre, le cinéma...
Nous en avons donc besoin, mais nous pouvons nous en passer. Liberté oblige.

Ceci montre que la liberté n'est pas une pulsion. On ne se jette pas mort de faim sur Mozart comme sur une potée auvergnate. C'est donc une liberté qui s'acquiert, qui s'éduque, qui se forge. La passion, par exemple, fait ça très bien. Mais elle a besoin d'être amorcée. A ce titre, l'école, avec d'autres, doit aider à donner le goût plutôt que l'écœurement. Ça n'a rien de simple face à des libertés en construction, ce qui n’est pas une raison pour faire simpliste.
Ce qui est sûr, c'est que l'accès aux œuvres se construit. Cela signifie conséquemment qu'il y a non seulement plusieurs niveaux possibles dans les œuvres, mais également plusieurs niveaux d'œuvre. L’inintelligibilité n’est en aucun cas une assurance de qualité, mais la difficulté d’accès à une œuvre n'en constitue pas le signe inverse.

Qui peut alors en juger ?

Le temps est souvent le meilleur ouvrier. Il efface l'éventuel effet de mode et garde l'indémodable, le profondément beau, autrement dénommé, les Classiques, base plus sûre et solide de l'apprentissage.
Cependant, Boileau a écrit son Art poétique en partie à destination de certains auteurs (Chapelain, Quinault) qui avaient les faveurs de leur époque, au détriment, selon Boileau, d'inconnus plus notoires. Molière, La Fontaine, Racine, excusez du peu. La postérité a ratifié tous ses jugements. Ceux de Boileau !

A défaut de pouvoir émettre, dans certains domaines, un avis en bonne connaissance argumentée de cause, mieux vaut rester prudent. Dire, par exemple, que cela nous touche plus ou moins. On est alors sympathiquement bienveillant.

Mais la logique même d'un apprentissage est l'acquisition, par transmission plus ou moins active, d'un certain savoir. Pour quelques uns, ce savoir sublimé par une touche de talent et, plus rarement, de génie, en fait dans leur domaine des maîtres, des Boileau de leur époque.
En Master Class, Rostropovitch et consorts ont sans aucun doute émis des avis parfois durement critiques sur, non pas leurs élèves, mais le travail de leurs élèves. C'était tout aussi sympathiquement bienveillant, mais beaucoup plus édifiant.

De l'ignorant à l'érudit, il y a donc toute une gamme de savoir en palier qui permet crescendo, tout en demeurant bienveillant, d'émettre un avis de plus en plus pointu. Mais "pointu" ne signifie pas : qui s'impose à tous, une fois parvenus à ce stade. Parce que la liberté est aussi une liberté de goûts, mais d'une gamme dès lors probablement plus resserrée et en tout cas plus sélective.
MS

Fra-ter-ni-té

Je reçois d'un copain le lien vers les chroniques d'un certain Pierre Foglia, italo-franco-québecois vivant à Montréal, avec un extrait de l'un de ses papiers dans lequel je relève ceci : "À moins de s'y astreindre par conviction religieuse, ce n'est pas si facile d'aimer les gens, surtout les plus proches."
Est-ce à dire que l'exigence de fraternité serait l'apanage des hommes de foi !?
Bien sûr que non.
Il faudrait certes s'entendre sur le terme "s'astreindre".
Si c'est une volonté sèche, c'est un leurre. Une volonté irriguée ? Foglia ne me semble pas intégrer par ailleurs cette hypothèse. Si c'est ne pas renoncer à se coltiner l'exigence "d'une dure fraternité", selon l'expression d'Albert Camus, alors c'est le choix possible de tout homme, quelle que soit la forme de son espérance.
La fraternité n'est pas l'amour, ou alors l'amour du prochain, c'est-à-dire cette dure exigence permanente de voir dans ce qu'on appelera par commodité le gros con, ce qu'il a aussi d'aimable. Parce que gaffe, c'est justement ce manque d'amabilité qui fait le gros con. Comme nous n'échappons guère à cet effet de vase communicant, la fraternité est ainsi renvoyée à son origine qui est de voir en l'autre un semblable.
Ce même Camus :
"Aucune œuvre de génie n'a jamais été fondée sur la haine et le mépris. C'est pourquoi l'artiste, au terme de son cheminement, absout au lieu de condamner. Il n'est pas juge, mais justificateur. Il est l'avocat perpétuel de la créature vivante, parce qu'elle est vivante. Il plaide vraiment pour l'amour du prochain, non pour cet amour du lointain qui dégrade l'humanisme contemporain en catéchisme de tribunal."
Camus fait ici mention de l'artiste, pas de l'homme. Chez lui les deux se rejoignaient autant que faire se peut, ceci explique peut-être cela.
MS

La prose des jours

Au départ, un constat : La chanson dite engagée adopte quasi-exclusivement la forme du réquisitoire, presque jamais celle de la plaidoirie, laquelle procède pourtant d'une au moins aussi grande - mais évidemment moins criante - soif de justice.
Et l'on voit ainsi, en chaire de vertu et robe de procureurs, de zélés guitareux - mais l'accordéon et le pipeau ne sont pas exclus - pendre à leurs cordes tout ce qui contrevient peu ou prou au sens aigu de leur morale, sans omettre le péril d'enfoncer quelques portes ouvertes en se gardant bien d'en aborder quelques autres, d’un évitement partial ou prudent. On pourrait multiplier les exemples.
J’ai dit "morale" ? Pardon, "éthique", autrement dit une morale à géométrie variable puisque sans adossement à un absolu, éthique adaptable par soi-même à soi-même, en conscience, et pourquoi pas ? Croire au bien n’implique pas d’être toujours à même de parfaitement le définir, de l’accomplir encore moins.
Mais justement, sur cette base relativiste et incertaine où chacun par définition demeure relativement libre de son éthique, une éthique non pas fixée mais en permanence à rechercher, aussi bien à titre privé que dans la sphère publique, comment ces vertueux procureurs peuvent-ils fonder la valeur quasi-absolue de leur jugement, et plus souvent leurs sentences, assurés du bien et du vrai jusqu’à considérer comme illégitimes leurs contradicteurs relégués fréquemment au rang de scélérats, alors même que tout est relatif ? Ils ne nous le diront pas, et n’en tireront par suite aucune exigence de retenue, de mesure, de scrupule.
Deuxième paradoxe d'une grande force comique, ces grands pourvoyeurs de chambres d'accusation se posent en chantres de la tolérance, et rebelles en sus, convaincus de tailler leurs petites banderoles agitées dans une étoffe pure de résistant.
Conséquemment, leur sectarisme s’étale au nom même du bel esprit si peu sectaire dont ils se réclament.
La sincérité de ces "mutins de Panurge" (savoureuse appellation de Philippe Muray) est moins en cause que leur immaturité patente, ou leur paresse intellectuelle, encore que faire courir dans les échines l’héroïque frisson d’une résistance, fut-elle de pacotille, présente en régime démocratique et temps de paix le double agrément de gonfler son âme et les rangs derrière soi.
"Il faut revenir à la prose des jours", disait après-guerre René Char, résistant dès la première heure.
Non plus les jours noirs des clairs combats à mener contre la Bête absolue, mais ceux prosaïquement plus gris. Les combats, et leurs "combattants".
MS

Terra incognita

"Ça a déjà été fait", m'a récemment répondu l'un de mes copains peintre - de métier et de talent – alors que je lui demandais son avis sur le travail de l'un de ses confrères.
Pour avoir avec lui "creusé" sa réponse, je peux dire sans crainte de déformer ses propos que son "ça a déjà été fait" est d'ordre strictement formel et esthétique. Ce n'est pas "ça a déjà été dit", lequel ferait référence au fond.

Force est ainsi d'observer, dans bien des domaines et milieux de l'art, l'injonction faite aux créateurs d'être formellement novateurs, précurseurs, avant-gardistes, soi-disant modernes, modernes et à tout prix, celui de l'épate et de la provoc et de l'esbroufe compris.
Pour "sortir" (expression révélatrice), l'artiste se devrait, tel un oisillon dans sa coquille, de casser (formats et règles académiques), de briser (limites et tabous), bref, d'un mot qui constitue souvent le nec plus ultra d'un certain art content pour rien, de déconstruire. Pas d'originalité, pas de personnalité, pas d'issue possible sans déconstruction. Déconstruire et briser et casser, même deux pattes à un canard. On est en plein dans le truc, c'est-à-dire loin de l'idée, loin de l'intériorité, du fond.

Loin du fond, quand un artiste est sans doute et en premier lieu un explorateur de cette terre inconnue qu'est lui-même, plongeur tout au fond de notre pâte humaine, commune, mouvante et insondable où tout, forcément, n'a pas déjà été dit. Ou entendu.
MS

Art mineur

L'expression "Art mineur" appliquée à la chanson nous vient de Serge Gainsbourg, parce que disait-il - et on l'oublie un peu – elle ne nécessite pas d'initiation, au contraire par exemple de la peinture.
Et il est en effet avéré que tout un chacun – et c'est très bien ainsi – peut fredonner quelques notes et écrire quelques vers pour au final produire ce qu'il est convenu d'appeler une chanson.
On aurait toutefois pu faire remarquer à Gainsbourg qu'il en va de même de la peinture. Nombre d'entre nous taquine palettes et pinceaux sans se supposer Cézanne et Picasso, tant il va sans dire que c'est l'oeuvre qui fait l'artiste et non l'inverse.

Du "Poinçonneur des Lilas" à "Love on the beat", on perçoit moins chez Gainsbourg une évolution artistique qu'un profilage, disons, marchand. "J'écris des chansons pour faire de gros droits d'auteur, c'est aussi cynique que ça", disait-il. On peut dès lors se demander si son expression "Art mineur" ne constitue pas une manière d'auto-justification de l'auto-dévaluation (c'est ç'la) de sa démarche artistique. Plutôt que "Art mineur", l'expression idoine serait alors et davantage "Art minoré".
De même que le septième Art a produit des chefs-d'oeuvre et des navets, il n'y a pas d'Art majeur, seulement des oeuvres, plus ou moins mineures, selon l'intention, le travail et le talent de leurs auteurs.
Le Majeur réside moins dans l'Art que dans ce qu'il cherche à approcher, à appréhender, à nous donner à voir. A vivre.
MS

JB

Disons-le tout de go, les chansons de Jacques Bertin m'emballent sans excès. J'y cherche souvent la mélodie, et parfois même - j'ai dit "tout de go" - leur force poétique. Houla !
Mais - mais - d'une autre ampleur l'intérêt pour Jacques Bertin le journaliste, le chroniqueur, le penseur. En "îliens", ses rubriques dans "Policultures", aussi savoureuses qu'audacieuses. Je n'adhère pas à tous ses points de vue, qui ne manquent pas de hauteur au point quelquefois d'en avoir de trop, mais j'en partage un assez grand nombre. Mieux qu'un discours, un extrait (euh... c'est quand même assez souvent - quoique - plus châtié !).
MS


Et sur l'art ? Sur l'art, plus un mot. Houlala. Tout ce qu'il y a dans mon journal en rubrique Cultures, eh ben je tourne les pages avec une indifférence polie, en me cachant si je suis dans un endroit public, car je veux pas qu'on me soupçonne d'être un ennemi de la contemporanéité et tout ça, un nazi. Puis, discrètement, je le fous à la poubelle en me disant que Marcel Duchamp va passer par là et le ramasser pour en faire une œuvre avec les gars de Télérama. Quoi, "C'était pas une poubelle mais un pissotière" ? Et alors ? Bon, vas-y, les coups de fouet, vas-y.

Si vous saviez comme j'en ai marre, mes amis. Le problème du respect m'épuise. Et le plus terrible, c'est que la répression se fait au nom des drouadelommes ! Il faut respecter l'anti-art au nom de l'art, le dégueuli au nom de la nuance, la merde au nom de mon honnêteté intellectuelle et être pris pour un con au nom du respect dû à tous ces gens-là, les Elites, les Créateurs, les Experts, les Transgresseurs officiels et les Authentiques rebelles de mon cul.

- Eh, ho, une majuscule à Mon Cul. Un peu de respect, quand même !

[J. Bertin / "Je préfère le fouet" / Policultures N°135, avril 2009]

Chaude bize

Suivant mes propres conseils de lecture et me plongeant dans "Policultures", lu ceci :
"On aurait pu se douter que la fin de l'académisme signifiait la fin des critères et donc conduisait inévitablement à la victoire du chaubize..."
J. Bertin - Policultures N°130, octobre 2008.

Ben voilà, tout est dit, et putain ça fait du bien !
Le relativisme ambiant est un fléau et nous n'avons pas fini d'en payer les pots (cf. "Texto" et nombre d'articles de ce blog). Aussi longtemps qu'ils se prendront pour des soleils, les mêmes aveugles en pleurs qui l'alimentent ne verront pas qu'ils pleurent sur leur propres dégâts.
Chaude bize Monsieur Bertin.
MS

Tous les goûts

"L'exégèse des lieux communs" de Léon Bloy est un bijou d'intelligence satirique.
Deux extraits en lien direct avec l'objet et le propos de ce blog.

TOUS LES GOÛTS SONT DANS LA NATURE
Dans la nature du Bourgeois, cela va sans dire. Essayez de vous représenter une telle universalité de goûts chez un poète ! Et remarquez, je vous prie, qu'il n'est pas question de goûts très variés, de goûts très multiples, mais de "tous" les goûts, depuis le goût de l'ambroisie jusqu’à celui de la merde, inclusivement.

ÊTRE POÈTE A SES HEURES
Je vous mets au défi de trouver un Bourgeois qui ne soit pas poète à ses heures. Ils le sont tous, sans exception. Le Bourgeois n'est pas un imbécile, ni un voyou, et on sait que les vrais poètes, ceux qui ne sont que cela et qui le sont à toutes les heures, doivent être qualifiés ainsi. Lui est poète en la manière qui convient à un homme sérieux, c'est-à-dire quand il lui plaît, comme il lui plaît, et sans y tenir le moins du monde. Il n'a même pas besoin d'y toucher...
Mais il y a des heures pour ça, des heures qui sont siennes, celle de sa digestion, entre autres. Quand sonne l'heure des affaires, qui est l'heure grave, les couillonnades sont immédiatement congédiées.

J'ai un copain peintre - Peintre - assez près de devenir fou quand dans une soirée quelconque un gentil de service lui dit que son épouse qui colle des bouts de coton coloriés sur contreplaqué est artiste (plasticienne s'il vous plaît) comme lui.
Ben quoi, on est tous peintre à ses heures et tous les goûts sont dans la nature.
MS

Tarte à la crème

Amateur spectateur non pratiquant de patinage artistique, donc sans regard d’expert, je demeure en totale incapacité de faire la différence entre un salchow, un axel, une boucle piquée, un triple et un quadruple saut.
Qu’importe, c’est beau à regarder, agréable, plaisant.

Conséquemment, je serais bien en peine de poser sérieusement une note, technique et artistique, n’ayant aucune compétence pour en distinguer les critères constitutifs : glisse, amplitude, vitesse, difficulté du programme…
La différence de niveau entre les classés 6ème et 16ème des Championnats du Monde m’échappe, il paraît pourtant qu’elle est objectivement de taille.
Pour autant, une note contient aussi en l’espèce sa part de subjectivité (sensibilité du juge à la musique, à la personnalité hors performance du patineur…), de sorte que le 7ème pourrait parfois sans véritable scandale se voir attribuer la 5ème place.

Mais enfin, en dehors de ces tractations de coulisses qui quelquefois en modifient l’ordre, le podium d’un Championnat du Monde ne souffre généralement guère de contestation quant à la supériorité objective des trois médaillés.

Où veut-il en venir ?

1. Nul besoin d’être expert pour prendre plaisir à (encore que pouvoir observer la performance plus "finement" rajoute au plaisir).
2. Artistique et technique – les deux sont liés – s’évaluent possiblement de manière principalement, mais non exclusivement, objective.

Conclusion : L'objectivité étant dans la chose considérée et la subjectivité dans la manière dont on considère la chose, le différentiel entre l'évaluation objective et l'appréciation subjective se déploie dans l'espace légitime du goût de chacun (il y aurait sinon un déterminisme contraire à la liberté), mais en sort pour atteindre crescendo le seuil de l’incompétence, de la mauvaise foi, du préjugé tenace, du parti-pris radical, de la tarte à la crème.
MS

Titre

Plus encore que pour un livre, le titre d'une chanson s'avère souvent un indice qualitatif.
Un bon titre n'est jamais le parfait garant d'une bonne chanson. Un très bon fleure le beau travail, rarement la déception à suivre.
Inversement, un mauvais constitue la quasi-assurance d'un résultat à niveau ; un très mauvais, l'annonce d'une catastrophe.
On pourrait chercher exemples - et contre-exemples - mais rien ne vaut des travaux pratiques.
Ainsi donc, le nouvel opus (j'adorhe le mot) de Francis Lalanne s'intitule "Ouvrir son coeur", pâté-titre de l'une des chansons de l'album.
Je ne l'ai pas encore écouté. Je crains le pire...
MS

Texto

"Je ne me crois pas obligé de déraisonner pour montrer que j’ai du cœur", disait Raymond Aron. Nous avons peine à l’entendre. L’hypertrophie nous rend sourd et comme un malheur n’arrive que rarement seul, l’aveuglement idéologique ne campe jamais loin. La crainte outre mesure d’être "discriminatoire" n’est souvent que peur pour soi-même.
C’est ainsi, encore et toujours, que l’enfer se trouve pavé de nos plus belles intentions. Des intentions belles car légitimes et justes dans leurs fondements ; de là une difficulté supplémentaire à nous en défier. Celles-ci procèdent d’une passion égalitaire dont Tocqueville a limpidement démontré qu’elle est la pente et le moteur de nos démocraties. Cette dynamique égalitaire nous porte au resserrement des différences, à l’effacement des inégalités, à l’universalisme, toutes choses infiniment louables mais dont la mise en œuvre ne saurait s’affranchir de la complexité du réel. A défaut, le pire nous attend.

Un exemple parmi d’autres et pas le moindre : la sociologie de Pierre Bourdieu appliquée à l’école.
Le capital culturel n’est d’après Bourdieu qu’un capital comme un autre, un instrument élitiste de domination dont il convient de faire table rase. Etre enseigné n’est pas une chance donnée mais une violence faite. L’école dès lors ne doit plus être le lieu traditionnel d’une transmission (verticale), mais devenir un espace d’interactivité (horizontale). L’héritage culturel n’étant que la norme des "dominants", il doit faire place à ce que Bourdieu appelle naïvement de ses vœux pieux la "bonne volonté culturelle", un enseignement par frottement, un spontanéisme de la connaissance, un échange équitable. La doxa bourdieusienne nous enjoint conséquemment de renoncer à la relativité des valeurs (nombreuses et différentes) au profit du relativisme (pas de valeurs supérieures à une autre). Si toutes les cultures se valent, il n’y a donc plus d’inculture, et le tour est faussement joué. L’égalité démocratique se trouve ainsi décrétée, sur le papier, seulement sur le papier. En pratique, la réalité prend figure d’un accablant et dramatique nivellement par le bas. On prive les "dominés" des outils d’accès à la culture. Elle est partout et nulle part, noyée dans le culturel, les "cultivés" avec .

En France, à cette heure, 80% des mômes de moins de 25 ans en prison ont moins de 400 mots de vocabulaire (du dictionnaire). Nous les y conduisons en allant répétant que leur langage en vaut bien un autre. "La culture est un moyen de sortir de cette prison qu’est soi-même." - Hannah Arendt.
Mais si la langue d’Hugo n’est en rien supérieure à celle de Texto, pourquoi diable feraient-ils l’effort de se l’approprier ?
MS

Passeur

J'exprimais dans un commentaire récent l'idée que l'artiste n'est qu'un passeur, sur une passerelle qui n'est pas à pas que sa création. D'où l'image d'un homme qui "s'efface" pour laisser passer
Un Artiste sans doute est profondément celui qui porte le besoin de dire, d'exprimer, de transmettre, quelque chose qui lui semble plus important que lui-même.
Cela implique aussitôt une notion d'effacement, paradoxale en apparence, de l'ouvrier derrière son travail.
Le grand acteur ne fait pas son numéro mais disparaît derrière le personnage. La présence du musicien - derrière par définition, jusque parfois dans la fosse - est d'autant plus grande qu'on ne l'a d'une certaine manière presque pas vu.
C'est donc l'effacement de celui qui se met au service, de quelque chose ou quelqu'un d'autre que lui-même.
Lorsque l'on est devant, cet effacement devient évidemment moins perceptible. Il se doit quand même d'être présent, dans l'approche, l'intériorité.
Une scène est bien davantage une fosse qu'une tribune, un podium, un tremplin.
Pour ces mêmes raisons, plus ou moins accessoirement, certains qui confondent parfois salle de spectacle et de meeting se trompent sans doute un peu de métier ou de vocation.
MS

Artiste & Artisan

L'Artiste et l'Artisan trouvent un épanouissement dans leur exigence et une récompense première dans leur conviction d'être aller au plus loin de cette exigence.
A la source commune de leur travail, une sensibilité, une perception accrue, qui donnent naissance à une intention, un projet, qu'une maîtrise technique permet de mener à bien, à mieux.
Au bout une oeuvre accomplie, et exceptionnellement, un chef d'oeuvre.

Stradivari était-il artisan ou artiste ? Les bâtisseurs de cathédrale, artistes ou artisans ?

Les deux vivent pour créer parce que leur vie, leurs jours, leurs heures sont centrés sur leur création, mais cette création n'est jamais une fin en soi, seulement un moyen pour donner à voir.
En ce sens, au delà de leurs contingences, ils créent aussi pour vivre, pour donner à vivre. Leur travail est repliement sur eux-mêmes mais leur oeuvre est diffusion vers les autres, au service commun d'un peu de bien-être au moins, de bonheur peut-être, de beauté et de sens.
Peut-être que chez l'Artiste la recherche de sens prime et s'élabore dans la beauté, quand chez l'Artisan c'est la recherche de beauté qui est première et prend sens. Mais les deux pas loin de l'équilibre.
MS

GB

Les mêmes initiales pour deux hommes apparemment très distants.
Brassens a cultivé son jardin, Bernanos labouré la terre.
Ça fleure chez l'un la sciure et le copeau du luthier, chez l'autre le métal incandescent du haut-fourneau, la corde qui vibre et la lame qui n'oscille jamais. Le roseau et le chêne, les rides d'un lac d'eau douce et de sacrées lames salées d'océan.
Mais le scepticisme de l'un et la foi de l'autre se rejoignent dans leur même absence d'illusion sur la nature humaine. Et pour cette raison le même refus forcené de se laisser embrigader.
Le constat lucide chez Brassens, l'espérance invincible chez Bernanos, que la beauté qui sauve le monde n'est pas vraiment de ce monde.
L'habitant qui oeuvre malgré tout à en semer quelques graines et l'habité qui déverse en torrent leur eau d'irrigation.
"La prière est en somme la seule révolte qui se tienne debout" (Bernanos).
Les chansons de Brassens ne sont que cela : des prières aux hommes.
MS

Vers bouteille

Au sortir de la dernière guerre et pendant grosso modo les Trente Glorieuses, la filière musicale française s'est développée en mode artisanal. Des découvreurs de talents, des éditeurs de terrain, des patrons de labels indépendants, pas forcément philanthropes mais souvent d'abord passionnés par l'artistique, accompagnaient et aidaient des artistes à construire leur carrière. Ainsi sont apparus, tôt ou tard, les Brel, Brassens, Ferré, Nougaro...
La diversité musicale couvrait un panel assez large, de Barbara à Sheila, de Béart à Hallyday, malgré une offre globalement resserrée. Plusieurs raisons : la technologie difficilement accessible à l'auto production, le nombre limité d'acteurs producteurs, le nombre réduit de médias prescripteurs diffuseurs (4 ou 5 radios GO, 2 ou 3 chaînes télé). Des artistes s'installaient, d'autres passaient le temps d'un tube de l'été et laissaient leur chaise musicale au suivant.

Les technologies numériques et l'internet on fait exploser ce modèle. En réalité, ils n'ont fait qu'accélérer un processus engagé dans les années 80 où le secteur artisanal de la musique s'est transformée en Industrie Musicale. On a peu à peu assisté à une concentration de la filière et à l'émergence des Majors. La taille d'une maison de disque peut être un atout pour ses artistes (effet de levier, rapport de puissance avec les médias...) mais également un handicap quand s'installe un mécanisme sériel assez commun : lourdeur => inertie => appesantissement => conformisme => prise de risque zéro.
Qui sont aujourd'hui les "successeurs" installés de Brel, Brassens, Ferré, Nougaro... ? Deux à coup sûr, Cabrel et Souchon, c'est-à-dire plus ou moins des sexagénaires dont le début de carrière date précisément des années 70. La porte s'est fermée derrière eux. Des artistes de vingt, trente ou quarante ans s'inscrivant dans cette lignée, il y en a, on les connaît, mais ils n'ont pas ou peu de visibilité grand public. Les maisons de disque ont dans ce contexte leur part de responsabilité mais ne sont malheureusement pas seules en cause. Elles ont aussi dû répondre à une demande qui s'est déplacée. Les "auteurs" des majors ont pour consigne d'élaborer a minima, c'est-à-dire d'écrire sec, sans images, sans travail sur la langue, bref, d'être accessibles. Texto.

Sans le numérique, sans l'internet, nombre d'artistes seraient incapables de produire et diffuser (même modestement) leurs chansons. La technologie est donc une chance offerte, en rien évidemment une garantie de "succès". L'offre est conséquemment devenue pléthorique, réduisant encore la visibilité. Pourquoi une radio locale ou nationale programmerait-elle les chansons de certains artistes autoproduits et pas celles de centaines voire de milliers d'autres ? En supposant qu'elle se mette à les diffuser tous, leur tour revenant tous les 3 ou 6 mois ne ferait guère avancer leurs affaires. Le rôle des intermédiaires prescripteurs (journaux, radios, télés), qui filtrent la production, est donc prépondérant. On peut discuter leurs critères, pas leur sélectivité.
Quid de Myspace, Deezer et autre MusicMe dans ce tableau ? Ils fonctionnent sans sélectivité, en accès direct du consommateur au producteur. Mais qui dit non sélectivité dit principe du tuyau : plus le diamètre est large, moins le jet est puissant. Pour un artiste autoproduit, c'est une vitrine, mais d'un impact promotionnel limité. Pour un artiste plus ou moins « installé », la libre écoute gratuite et à loisir laisse entrevoir le risque d'un manque à gagner...

Au bout de ce cycle de trente années, après les trente d'après-guerre, le temps de la poule aux disques d'or semble révolu. La technologie ne cesse d'évoluer et va modifier encore notre mode de consommation de la musique. A plus ou moins court terme, on pourra moyennant forfait modique disposer sur son auto-radio, sa chaîne Hifi, son portable, son ipod... bref, en tout lieu et à tout instant, de la programmation musicale que l'on aura sélectionnée. Ce mode de consommation courante, disons en "pichet", devrait raisonnablement conduire à l'inutilité du support CD et par suite à sa disparition progressive puisque toute chanson sera partout et à tout moment aisément accessible à l'écoute.

Mais... la musique, et toute forme artistique en général, crée possiblement du lien, un lien affectif, singulier, privilégié, entre un public et son créateur. Les gens que nous aimons nous donnent envie d'avoir quelque chose d'eux. Un besoin de propriété au bon sens du terme, qui n'est pas accumulation indifférenciée mais goût de la chose en propre. Un lecteur n'éprouvera jamais un vrai bonheur à lire sur un écran. "Lire, c'est être lu" (Georges Steiner), un acte intime, charnel, et le toucher du papier, le transport sur soi de l'objet, participent de cette intimité et cette relation à l'autre.
Pour des raisons analogues, la « dématérialisation » en cours de la musique ne se suffira pas à elle-même. Hors "pichet" de consommation courante, on peut espérer une place pour un "objet" musical au contour encore à déterminer, autre sans doute que celui du CD. Un objet plus personnalisé, plus typé, plus artisanal peut-être. Des vers de chansons en "bouteille du Domaine ». Il reviendra alors aux artistes, à chaque artisan, de la définir ou la personnaliser.
Parce qu'une chose au moins est sûre : il y aura toujours des faiseurs de chansons, fût-ce pour quelques billets.
C'est même à ça qu'on les reconnaît.
MS
[Publié dans Reims Oreille N°16 -
http://reimsoreille.free.fr/]

Jacaranda

Comme au fond d'un jardin le cerisier ses fleurs, une abeille son miel, Bob de Guardia - un tiers poète, un tiers catalan, un tiers d'ailleurs - fait des chansons.
Je suis tombé sur elles comme on ouvre un confiturier dans l'inattendue fraîcheur des pierres d'une bastide assoupie de soleil, je les ai goûtées puis précieusement emportées.
"Et tu verras des pauvres
Qui te feront envie
A voir comment se love
L'amour dans leur vie"

Si l'air et les mots de ses chansons vous passent à portée de mains, et même au prix d'un détour, prenez les à bras le cœur. Il sera au chaud.

Triptyque

Que faut-il à un artiste pour faire œuvre d’art ?

D’abord une idée, une intention, un projet, l'inverse de la doxa de l'artiste porteur d’on ne sait quelle transe créatrice à effusions spontanées.

Car il faut deuxièmement un savoir-faire, une technique, un travail, ainsi que pour tout métier.
L’urgence de la création ne suppose pas une création dans l’urgence. Quelques rares artistes traversés par un éclair de génie peuvent occasionnellement produire vite et bien, sans doute. Mais la plupart n’ont que du talent, et le talent sans travail ? Une sale manie, disait Brassens.
Le plombier qui saboterait son boulot dans l’urgence se verrait illico traité de sagouin. On se demande bien au nom de quel principe il en irait différemment d’un artiste.

Enfin, il faut une sensibilité, un regard intérieur, et la capacité de les restituer d’une manière intelligible et belle, belle souvent parce qu’intelligible. Ce petit supplément est probablement ce que l’on nomme le talent. Telle photo de paysage prise par un touriste n'est souvent que pâle représentation d'une réalité que la touche de l'artiste parvient à sublimer.

Intention, travail, talent.
Dès lors, quand la somme de son travail et de son talent descend en dessous d’un certain seuil, la tentation devient grande pour un artiste de surdimensionner l’intention, de la sortir de son intériorité, d’en faire un truc que l’on exploite bien plus qu’une idée que l’on creuse, au risque de tomber dans un formalisme sec, un esthétisme abscons, et de s’éloigner ainsi de son art.
MS

Belle banquise

"Quand auront fondu les banquises", nouvel album d'Allain Leprest.
De belles ambiances musicales et des lignes mélodiques bien tracées.
Et puis la voix, et ces cordes un peu usées qui la font sonner moins métallique, plus creusée, plus ténue, plus belle. Touchante.
Puis l'écriture. Putain de plume ! On dira c'qu'on voudra, ça vole loin au-dessus de la confrérie. Des angles, des biais, des idées, et la manière de les charpenter, de les décliner, tout en supplément et rien en remplissage, avec force et finesse et poésie et clarté. Du haut vol.
Qu'a dit le feu qu'elle a dit l'eau (rien que le titre !) :
"Rien qu'une goutte sur tes bûches
Un petit crachat de ma cruche
Un pleur et je te fais la peau
Qu'elle a dit l'eau".
On ne fait pas le tour d'un pareil plat en deux coups de fourchette et une rasade. Faut s'asseoir, enlever les coudes de la table, et c'est les mots qui régalent. Tranquillement, goûter aussi "Nananère", "Quand j'étais mort", "Bow window", "SOS", "Ménilmanouch'", "On leur dira"...
Cette dernière avec un baby-foot dont on se demande bien sur quel pied on va le voir danser, et pour voir on voit !
Après adaptation à l'altitude, un album purement époustouflant.
MS
[Publié dans Reims-Oreille N°15 - http://reimsoreille.free.fr/]

Format

Il n'est probablement guère plus difficile de faire un mauvais roman qu'une mauvaise chanson, ça va juste moins vite pour le roman.
Une bonne chanson, cela peut être long à ne pas écrire, à chercher le bon angle, le fil pour démêler la pelote, la bonne entrée du labyrinthe pour la bonne sortie. Des jours secs à ne pas descendre un vers, hors la corbeille à papier.
La plume peut en prose digresser, remplir sans remplissage, développer des thèmes, sous-thèmes, des biais, des détours. Tout est matière exploitable.
Un écrivain peut écrire quotidiennement deux ou trois bonnes feuilles.
Un auteur de chanson ne peut remplir chaque jour une bonne page, parce que ça ferait une bonne chanson par jour.
La prose est un art de potier qui donne forme à la glaise des mots pour en faire émerger une histoire, des personnages, un propos. On ajoute.
Le vers, une activité de sculpteur qui taille dans la pierre ou le bois brut d'une idée de départ. On enlève.
Chanson et roman ne relèvent pas de la même mécanique, de la même exigence, du même souffle.
L'une s'apparente à un 400 mètres, l'autre à un 1500 mètres et au-delà.
MS

En chantant

Est-ce qu'un auteur peut "pleurer" de tout,
est-ce qu'un humoriste peut rire de tout ?
C'est en apparence la même question à ses deux extrêmes.
A y regarder de plus près, pas tout à fait.
Les rires peuvent être horribles s'ils sont moqueries ou ricanements.
Ce n'est jamais le cas des pleurs.
Ce faisant, un article, un livre, un reportage, un film, peut aller au bout de l'horreur pour la dénoncer, essayer de la combattre. Ou par devoir de mémoire.
Peut-il en être de même d'une chanson ?
Avec "sa propre détresse", même si les grandes douleurs sont muettes, pourquoi pas ? "Ne me quitte pas", pleurer un peu en chantant comme une thérapie pour moins pleurer.
Peut-il en être de même avec, non pas la sienne, mais la détresse ou l'horreur subie par d'autres ? Peut-on là toujours "pleurer" en chantant, en musique, en public et, surtout, à quelles fins ?
Evidemment pas pour suspendre un succès à la corde de l'affect.
La seule raison qui vaille serait dans le pouvoir d'une chanson de lutter, ne serait-ce qu'un peu, contre l'horreur toujours présente qu'elle dénonce.
Des combats se sont gagnés au chant des partisans, mais ils ont engagé plus que leur chant.
MS